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“Contre-développement” au Ladakh Contrer les effets du développement conventionnel

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“Contre-développement” au Ladakh Contrer les effets du développement conventionnel

Helena Norberg-Hodge. Photos courtoisie d’ International Society for Ecology and Culture

Helena Norberg-Hodge. Photos courtoisie d’ International Society for Ecology and Culture

Imaginez un paysage fragile mais immense, au cœur de l’Himalaya, entre des steppes arides et une vallée ensoleillée. Une communauté y vit en réciprocité avec la nature, dans une autosuffisance complète qui lui apporte une joie profonde. Le calme d’une vie simple mais remplie s’entend. Le contentement et la fierté se lisent sur les visages. Imaginez maintenant qu’on fasse miroiter à ce peuple un rêve doré, de grandeur et de richesse. Qu’on lui promette plus de productivité et un plus grand bonheur, si seulement il abandonne tout ce qu’il connaît pour adopter ce qui est nouveau, moderne. Imaginez que ces gens finissent par croire à cette fable…

Anglaise d’origine mais Ladakhie d’adoption, intellectuelle, activiste et femme de terrain, Helena Norberg-Hodge est considérée comme une pionnière dans la critique du modèle de développement dominant, particulièrement en raison de la destruction des spécificités culturelles locales qu’il provoque. Elle est reconnue pour son travail au Ladakh, et pour avoir présenté l’expérience du Ladakh comme source d’inspiration, tant pour les pays du Sud que ceux du Nord.

Elle est arrivée au Ladakh pour la première fois en 1975, tout juste après que celui-ci ait ouvert ses portes au tourisme. En 1975, il était considéré comme ayant presque été coupé du monde moderne, tant la colonisation avait eu peu d’influence sur la région. Le mode de vie était resté le même: une économie de subsistance basée sur l’agriculture, la cueillette de fruits et légumes poussant bien dans la vallée (malgré un climat aride et des températures extrêmes) et l’élevage d’animaux.

«Leur bouche restait grande ouverte. Ils me dévisageaient! » raconte-t-elle à propos de ses discussions avec les Ladakhis sur la vie en Occident.

Ce qui a d’abord frappé madame Norberg-Hodge, c’est la joie de vivre des Ladakhis; leur principale caractéristique culturelle, et l’aspect ayant eu le plus grand impact sur sa personnalité, me confie-t-elle.

About 800,000 Rohingya live in Burma, mostly in northern Rakhine State. 300,000 live without citizenship in Bangladesh, Malaysia, India and elsewhere.

About 800,000 Rohingya live in Burma, mostly in northern Rakhine State. 300,000 live without citizenship in Bangladesh, Malaysia, India and elsewhere.

Au début, elle y effectuait des études linguistiques. Elle en est vite venue à comprendre et parler le ladakhi, ce qui qui lui a donné un accès privilégié à la culture et lui a permis de comprendre les subtilités de l’organisation sociale – terrain encore vierge car elle est considérée comme la première Occidentale à avoir maîtrisé ce langage dans les temps modernes. Cependant, c’est un rôle auquel elle ne s’attendait pas qu’elle a été amenée à jouer auprès des Ladakhis.

Et, en effet, elle était la seule source directe d’information concernant l’Occident, et un témoin privilégié des conséquences désastreuses de ce qu’elle nomme «la hache du développement» sur l’une des dernières économies de subsistance encore vivante.

«Ce qu’ils recevaient était cette image idéalisée et magnifiée de la culture urbaine de consommation, comme étant incroyablement riche, prospère et sans problème. Alors qu’en fait, en Occident même, nous commencions à faire face à des problèmes environnementaux et sociaux.»

Contrer les effets de la « hache du développement »

Dans son livre Ancient Futures : Learning from Ladakh, Norberg-Hodge explique les différences qu’elle a pu constater entre le avant et le après, alors qu’une vague de développement a exposé la région aux marchés extérieurs et aux notions de «progrès» de l’Occident. Elle y a constaté la destruction d’une économie ayant répondu aux besoins des Ladakhis depuis mille ans, la dégradation de l’environnement, et surtout, la dégradation de la culture.

Monk

En dehors du Tibet, c’est au Ladakh que l’on retrouve la plus grande concentration de monastères bouddhistes de l’Himalaya, appelés gompas. La majorité des Ladakhis pratiquent le bouddhisme dans sa forme tibétaine, alors que les autres sont surtout musulmans chiites.

De nouveaux besoins ont été créés, ainsi qu’un sentiment d’infériorité et la dépression.
Rapidement, elle en est venue à s’impliquer dans ce qu’elle nomme aujourd’hui le « contre-développement. » Ce concept qui rompt avec les présupposés entourant le développement résume bien son travail de terrain et le message qu’elle porte à travers le monde.

«J’ai réalisé qu’il y avait un urgent besoin d’information quant aux impacts de beaucoup de ces pratiques conventionnelles du développement, et c’est vraiment ce que j’appelle le contre-développement. Le fait de contrer le développement conventionnel qui consiste en l’introduction d’une dépendance aux combustibles fossiles, aux pesticides et à beaucoup de produits chimiques et de technologies s’étant montrées dangereuses.»

Les hommes et les femmes du Ladakh participent au filage de la laine de yak, de mouton et de chèvre, qui est soit utilisée ou vendue. La laine de pashmina filée dans la région est l’une des plus prisées au monde. Fabriquée à partir du fin duvet des chèvres, elle est la plus fine. Elle sert à tisser des châles et autres vêtements.

Les hommes et les femmes du Ladakh participent au filage de la laine de yak, de mouton et de chèvre, qui est soit utilisée ou vendue. La laine de pashmina filée dans la région est l’une des plus prisées au monde. Fabriquée à partir du fin duvet des chèvres, elle est la plus fine. Elle sert à tisser des châles et autres vêtements.

Une part importante de son travail consiste à informer les Ladakhis que les nouvelles technologies vertes mises au point en Occident sont souvent inspirées de savoirs et pratiques traditionnelles comme les leurs, et que ces savoirs sont essentiels à notre survie à tous.

«J’ai aussi trouvé qu’il était très important de montrer que des alternatives étaient en train d’être développées.»

Un champ d’orge, pour consommer et pour faire du chang, sorte de bière traditionnelle.

Un champ d’orge, pour consommer et pour faire du chang, sorte de bière traditionnelle.

Au sein de l’International Society for Ecology and Culture (ISEC), qu’elle a fondé dans les années 1980, Norberg-Hodge fournit de l’information aux leaders ladakhis pour qu’ils soient en mesure de s’orienter vers un développement plus équilibré, durable et qui s’appuie sur la culture traditionnelle. Les activités de l’organisme sont multiples, allant de la formation sur les énergies renouvelables à la sensibilisation aux enjeux liées à la conservation de la culture. Elles incluent l’échange culturel et le support à des ONG locales naissantes et la création de plusieurs organisations locales oeuvrant dans le même sens.

Une autre part importante de son travail concerne ce qu’elle nomme «l’estime culturelle», qui serait à reconstruire.

«Au cours du processus de développement conventionnel, les gens, surtout les jeunes, développent le sentiment que leur propre culture est inférieure. Ceci crée automatiquement un besoin psychologique de s’associer à la culture de consommation, mais cela n’est basé sur rien d’autre qu’un besoin psychologique profond d’être accepté» me dit-elle.

Selon elle, restaurer l’estime culturelle est possible. «Il s’agit de montrer qu’il y a beaucoup de forces et de valeur quant à plusieurs aspects de leur culture. Et ces aspects deviennent évidents à travers une profonde compréhension de ce qui se passe en Occident.»

Apprendre du Ladakh

«Le Ladakh est unique, car la colonisation n’y a pas eu beaucoup d’influence. C’est une opportunité de voir une version condensée et accélérée des changements qui ont eu lieu comme dans beaucoup d’autres parties du monde. C’est également une leçon quant à la non-durabilité du modèle dominant.»
Norberg-Hodge croit qu’il faut déconstruire plusieurs de nos certitudes. «Il y a tout un ensemble de préjugés, mais le plus important mythe qui doit être réexaminé est l’idée que la pauvreté est un état né essentiellement d’un manque de développement. En fait, c’est le modèle de développement lui-même, ce modèle de croissance qui a créé la pauvreté.»

Apprendre du Ladakh veut aussi dire revenir à une échelle locale, car cela permet de répondre aux considérations environnementales, à la justice économique, et aux besoins fondamentaux de connexion et de communauté. La localisation, ou le retour au local, est donc son nouveau cheval de bataille, et passe entre autre par les systèmes d’alimentation locale.

«Ça peut arriver et c’est déjà en train d’arriver, au niveau de la base! Nous bougeons tranquillement vers la localisation, car les gens sont très inquiets, dans les villes et les communautés. Ils veulent poser des gestes pour réduire leur dépendance au pétrole. Beaucoup de personnes réapprennent à faire pousser leurs aliments, à jardiner de nouveau. Ils réapprennent des compétences de base pour répondre à leurs besoins, en s’inspirant des savoirs traditionnels» me répond-elle avec enthousiasme.
Mais il faut aller plus loin que cela.

«Le développement de connaissances locales et des recherches à ce sujet sont nécessaires. Avec le réchauffement climatique, nous aurons besoin de savoirs locaux sur l’environnement pour faire face aux crises à venir, mais tout cela doit être supporté par les gouvernements et les ONG. Il y a aussi un énorme besoin d’éducation et d’activisme à ce sujet !»

Entre l’espoir et l’urgence

Madame Norberg-Hodge considère très encourageant de voir toutes les initiatives locales qui naissent un peu partout et prennent de l’ampleur sans aucune aide des médias ou des gouvernements. Reste qu’elle ressent à la fois un sentiment d’urgence pour diffuser l’information sur les possibilités qui s’offrent à nous.

Ce changement à grande échelle dont elle parle s’inscrit aussi dans un processus de transformation spirituelle, peut-être un autre héritage de la sagesse du Ladakh.

«Je sens que les gens deviennent de plus en plus en contact avec leur nature profonde, c’est-à-dire ce besoin de ressentir de l’amour et d’expérimenter la connexion, de sentir qu’on fait partie de l’univers comme les êtres vivants qui nous entourent. Au cours de ce processus, ce qui arrive, ou ce que nous souhaitons, c’est que l’attention se détourne de cette culture de consommation réductrice qui est une culture de solitude et d’isolement, vers une compréhension de l’importance de reconstruire la communauté et notre relation avec la nature. C’est ce que la localisation peut apporter.»

Arianne Cardinal termine une maîtrise en Science politique, profil développement international à l’UQÀM. Elle est stagiaire au Comité pour la justice sociale de Montréal, depuis septembre 2009.

Arianne Cardinal – who has written posts on Upstream Journal.


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